Philippe Henry, le Benjamin Button bio

Le temps n’a pas de prise sur l’agriculteur du Grand Est qui a converti sa ferme en bio en 1997. Développer des activités nouvelles pour augmenter encore la circularité de sa production enchante ce thuriféraire de la cohérence environnementale.  

 « Je n’ai jamais eu l’âge de mon état civil ». Ce mot d’Aragon correspond parfaitement à Philippe Henry, à l’enthousiasme juvénile pour la bio : « Être agriculteur et militant de la bio en même temps, c’est exactement la même chose que les jeunes d’aujourd’hui qui veulent donner du sens à leur travail. Si on veut que ce que l’on fait au quotidien aujourd’hui continue à avoir du sens demain, il faut s’impliquer. Je le fais pour le collectif, bien sûr mais aussi à titre personnel, car j’y fais tant de belles rencontres que je ne veux pas arrêter ! » 

 

Quand il reprend la ferme de ses parents à quelques dizaines de kilomètres de Nancy, en 1997, il la convertit d’emblée en bio. Non par idéologie, mais par goût de l’innovation technique « les recherches alors en vogue dans le bio étaient très enthousiasmantes et ouvraient des perspectives que j’ai voulu suivre ». Il se lance donc avec une activité de viande bovine, de céréales, suivie dix ans plus tard par des pommes de terre. Inquiet pour les débouchés de ses produits, il prend la présidence de Probiolor, jeune coopérative locale fondée par une quinzaine d’agriculteurs et qu’il va développer pendant dix ans. Une expérience qui lui a laissé le goût du collectif : «j’ai découvert la puissance du travail d’équipe. Tout seul, on fait plein de choses, ensemble on les fait beaucoup mieux ! Et à cette époque, le bio balbutiant se transformait : nous sortions du cercle des seuls militants. Quand Carrefour est arrivé et a proposé sa boule bio, les débats étaient animés pour savoir que faire. Nous venions de convertir des artisans boulangers au bio, les interrogations sur la subsistance de notre modèle étaient fortes. Au final, le bouche à oreille a fonctionné et dans les années 2010, ça a vraiment décollé ».  

 

Si le vent a été porteur pour le bio en général, il le fut moins pour l’élevage de viande, ce qui lui paraît très sain. «C’est une question importante, mais très récente. La viande bio était préservée de la baisse de consommation, grâce au bien-être animal qui nous amenait des consommateurs engagés. Avec le Covid et l’inflation, nous sommes face à une baisse générale et durable, mais nous l’attendons sereinement : en 2010, je me suis associé avec un agriculteur du village voisin. On a des poules pondeuses et bon an mal an, nous passons les conjonctures défavorables avec davantage de résilience ». Et pour cause, ses bœufs comme ses poules mangent leurs céréales, formant une boucle locale aussi cruciale qu’essentielle à ses yeux : « la bio, c’est l’autonomie et donc l’assurance amont et aval à proximité de son exploitation. On ne peut pas aller chercher des fientes de volaille aux Pays-Bas pour nourrir la France, ça n’a pas de sens… Et quand je parle d’autonomie, ça signifie réfléchir à la distribution et au gâchis avant d’être obsédés par le rendement ».  

 

Cette recherche de cohérence irrigue sa réflexion, lui qui trouve que le bio est trop remisé au second plan des politiques publiques alors qu’elle embrasse toutes les luttes environnementales simultanément : «la transition agricole ne peut se résumer à des crédits carbone pour le stocker si on ne regarde pas en même temps les émissions produites et les doses d’azote qui annulent tous les gains. J’aimerai qu’on est cette cohérence à l’esprit, cette approche globale quand on pense modèle agricole ». De là à éprouver une forme de lassitude à ne pas être assez entendu ? Au contraire, il se diversifie toujours plus en plantant 8 hectares de noyers «les oliviers du nord » et conserve l’assurance indéfectible, qu’après un léger tassement, le bio va repartir de plus belle.